Entretien avec Jean Laherrère

Publié le par makhnovitch

Au cours de mon équipée sur les terres d'Irlande en septembre 2007, j'ai revu une personne avec qui j'ai eu de nombreux échanges par email depuis plus de deux ans : Jean Laherrère.

Jean est une autorité sur le pic pétrolier, je dirais même une sommité avec Colin Campbell. Ils sont reconnus tous deux mondialement  comme les deux personnalités qui sont à l'origine du mouvement piquiste actuelle. Sans les graphiques et les analyses de Jean et l'écriture de Colin Campbell, le mouvement piquiste ne serait ce qu'il est actuellement.
Sans l'article qu'ils ont publié tous deux dans Scientific American en 1998 et la création de l'ASPO avec l'aide de Klett Aleklett, universitaire suédois, je ne serais sûrement pas en train d'écrire cet article ci présent. Le pic ne serait connu par personne et tout le monde croirait les propos lénifiants de l'AIE...(qui d'ailleurs ne sont plus lénifiants depuis peu...)

Jean a fondé ASPO France en 2005 suite à la conférence de l'ASPO au Portugal et ses analyses et papiers, publiées sur le site d'ASPO France, sont d'une grande valeur pour comprendre la problématique du pic pétrolier. Je dirais même qu'il faut commencer par là.

Jean m'a beaucoup aidé pour mes recherches sur le ratio R/P (http://www.resornoir.org/doc/lepiege.pdf) et ses développements et je lui en suis très reconnaissant. Cette recherche qui s'est étendue de septembre 2005 à septembre 2006 m'a fait comprendre que le déclin qui allait suivre le pic pétrolier ne serait pas anodin.

A Cork, juste avant de rentrer en France, Jean Laherrère m'a accordé un entretien d'un heure que j'ai enregistré en vidéo où nous avons abordé beaucoup de sujets.

Cet entretien est maintenant en ligne et vous pouvez donc le voir.

Voici l'adresse : http://video.google.fr/videoplay?docid=5163529220862595404

La qualité de la version présente n'est pas très bonne. Il est possible que je publie une version de meilleur qualité dans la semaine.

Deux autres entretiens vidéo devraient suivre dans le mois. Mais il faut que je les sous-titre puisqu'ils sont en anglais.

Je publie ci dessous quelques extraits de notre entretien. 

La fondation de l’ASPO

« J’ai été 37 ans chez Total. J’étais d’abord géophysicien. J’ai été sur le terrain au Sahara, en Australie, au Canada puis j’ai été en charge des techniques d’exploration pour Total. En 1992 est arrivé un nouveau président à Total, Tchuruk, qui nous a dit que le long terme, ce n’était pas intéressant puisque les actionnaires demandaient un taux de rentabilité à 15% par an donc au-delà de 5 ans, actualisé à 15%, valeur nulle, ce n’est plus intéressant. Tout ce qui était au-delà de 3 à 5 ans, il ne voulait plus en entendre parler. Et c’est le drame. Parce qu’à l’heure actuelle, tout le monde fait du court terme, les politiques pour se faire réélire par les citoyens et les présidents des grandes compagnies pour se faire réélire par les actionnaires. J’ai donc été mis à la retraite un peu forcée. Mais j’ai continué à m’intéresser à ces questions sur les prévisions à long terme avec deux autres géologues, notamment Alain Perrodon. »

Jean Laherrère explique par la suite qu’il a proposé ses services à Petroconsultant, la seule entreprise de collecte de données sur le pétrole à l’époque, pour rédiger des rapports faisant des projections sur le long terme qui étaient revendus à l’industrie. C’est là qu’il a rencontré Colin Campbell. Puis ils ont commencé à publier dans des revues de l’industrie pétrolière, puis Scientific American les a contactés. Ils ont alors publié en mars 1998 dans Scientific American un article nommé « The End of Cheap Oil » qui fit grand bruit dans certains milieux, comme dans l’armée américaine par exemple. Mais celui-ci figure parmi les 10 articles les plus censurés aux Etats-Unis. Il raconte ce qu’il s’est passé ensuite.

«Quand le baril a baissé à 10$, quelques mois après la publication de cet article, tout le monde a ri. Il a fallu attendre octobre 2005, quand le baril a dépassé les 50$, pour voir débarquer dans ma campagne une équipe de télévision du journal de Pujadas de France 2. Tant que le baril était à 25$, on nous traitait de farfelus et l’ASPO était assez mal vu. Mais, maintenant, c’est la consécration. Villepin a décrété que l’on était entré dans l’ère de l’après-pétrole. Il est allé un peu vite parce qu’on y n’est pas encore. Mais, enfin, on est sans doute au pic puisque ça fait deux ans que l’on est sur un plateau qui oscille entre 84 et 85 millions de barils par jour, ce que vous dites dans l’article que vous avez publié dans la Décroissance. »

Il revient sur la création de l’ASPO

« Après l’article de Scientific American, Colin Campbell s’est dit qu’il fallait faire passer le message auprès des médias et des citoyens et des consommateurs. Mais nous, on était retraités sans logistique. Tous les travaux qu’on avait publiés, c’était grâce à Pétroconsultant. Mais pour eux, c’était pour vendre tandis que nous, on voulait faire passer le message plus largement. Donc il fallait un support. C’est pourquoi Colin Campbell a créé ODAC avec la fondation de Lord Astor puis il a été approché par le professeur de physique nucléaire suédois Aleklett qui s’intéressait à ces questions parce que la Suède avait décidé d’arrêter le nucléaire.  Klett Aleklett a proposé d’apporter la logistique et les étudiants. Colin Campbell a alors dit que Klett deviendrait président de la nouvelle organisation qui devenait l’Association for Study of Peak Oil, l’ASPO. Ensuite, l’ASPO a organisé une réunion internationale chaque année. La première se déroula à Uppsala, en Suède, puis on a eu Paris, Berlin, Lisbonne, Pise et cette année à Cork. »
(…)
« Au départ, l’ASPO regroupait des retraités pétroliers et des universités européennes. Il y avait l’Université d’Uppsala en Suède, le Bureau de Géoscience en Allemagne, l’Italie, le Portugal, le Danemark. La France, il n’y avait pas d’universités, c’était des individus. C’était très européen, mais les Américains sont arrivés avec la volonté de vouloir agir. Ils ont créé leur ASPO USA. Puis on en a conclu qu’il fallait l’ASPO s’organiser au niveau national. L’année dernière, il y en avait 27 ASPO nationaux, maintenant, je pense qu’on a dépassé la trentaine. Hier, on a décidé de faire la prochaine conférence en Espagne et en 2009, ce sera en Chine. »

« Un scientifique de l’union Européenne avait proposé l’année dernière de faire une conférence de l’ASPO à Bruxelles, mais la Commission Européenne a refusé. Cependant, ils ont organisé une conférence en novembre dernier pour raccrocher les wagons.»

La technologie

« La technologie ne peut pas changer la géologie d’un gisement. Elle permet juste de produire plus vite. Normalement, on a un déclin doux tandis qu’avec les techniques modernes, c’est beaucoup plus brutale et c’est au détriment du futur. Avec les techniques modernes, on arrive à des taux de déclin de 15% par an alors qu’un déclin normal se situe à 5% par an. Par exemple, prenons le pétrole de la Mer du Nord. Le marqueur, c’est Brent. Mais il n’y a pratiquement plus de production de pétrole à Brent. C’est devenu un champs de gaz. Son déclin a été pendant très longtemps de 5%. Donc, grâce à la technologie, on avait des espoirs que ça allait continuer et qu’on aurait un certain taux de récupération et puis soudain, ça s’est écroulé."

L’OPEP

« J’ai été invité à un séminaire de l’OPEP, à Vienne, huit jours après le 11 septembre, et c’était le traumatisme. L’Arabie Saoudite était la seule qui avait l’arme atomique, c’est-à-dire qu’elle pouvait augmenter sa production de 3 millions de barils par jour ou la diminuer. Ils disaient aux autres : « Taisez vous! Moi, j’inonde ou je ferme! » Leur seule préoccupation après le 11 septembre était de ne pas faire s’écrouler l’économie américaine, qui était leur acheteur et surtout l’endroit où ils plaçaient toutes leurs économies. Ils avaient été traumatisés en 1979 parce qu’ils avaient trop augmenté leur production. La demande avait chuté et ils avaient subi une récession. C’est comme l’enfant qui a touché le four quand il est chaud. Maintenant le four est froid, mais il ne touche pas le four. Après le 11 septembre, le prix du baril était à 20$. Et je leur ai dit, 25$, c’est un prix raisonnable. Et donc ils ont maintenu leur stratégie pour maintenir les prix dans la fourchette des 22-28$ le baril. »



« En octobre 2005, quand on est monté à 50$, la première réaction de l’OPEP fût de dire "c’est trop, il faut qu’on redescende" parce qu’ils avaient peur que l’économie s’écroule. Puis ils ont vu que l’économie américaine ne s’écroulait pas alors que les prix augmentaient. Ils ont flotté pendant quelque temps mais maintenant, il leur faut 50$. Ils ne veulent plus redescendre en dessous de 50$. Mais malheureusement, ils n’ont plus de capacité supplémentaire donc ils ne peuvent plus inonder. La preuve, c’est qu’il y a 15 jours, ils ont annoncé : « Parce que les prix sont élevés, on va augmenter de 500 000 barils par jour. Mais tout le monde a rigolé. Ils trichent sur des quantités qui sont bien supérieures à ça. D’ailleurs, on ne connaît pas l’imprécision. Ils sont bien au-delà des quotas de 1 à 2 millions de barils, donc qu’est ce que c’est 500 000 barils puisque c’est inférieur la quantité avec laquelle ils trichent. Donc on a dit : c’est qu’ils sont incapables de produire davantage donc les prix ont augmenté. À un moment donné, ils ont dit qu’ils pouvaient produire de l’huile lourde mais la plupart des raffineries n’en voulaient pas. »

L’incertitude des prévisions

« À l’heure actuelle, toutes mes prévisions qui sont faites avec les chiffres ultimes, c’est très bien pour le long terme mais maintenant ce qui est important, c’est les 5 prochaines années. Il faut aller voir les projets en cours. C’n’est pas ce qu’il y a dans le sous-sol, c’est ce qui va être mis en production qui compte. Et il faut aller voir les études de Chris Skrebowski qui lui dit, le pic sera 2011 à 91-92 millions de barils par jour (…)
Q- Mais est ce que Skrebowski ne prend pas des déclins encore un peu trop faible, par rapport aux prévisions qu’il a fait l’année dernière et l’année d’avant ? On ne retrouve pas ses prévisions et la réalité est beaucoup plus pessimiste.
R- Oui, mais ce qu’il y a, c’est que les données sont très mauvaises (…) Les données sont très incertaines parce que toutes les données qui sont publiées par les pays, et notamment l’OPEP, sont manipulées. Publier des données, c’est un acte politique et dépend de l’image que vous voulez donner. Quand vous avez une incertitude, si vous voulez paraître pauvre, vous allez prendre le minimum. Par exemple, le gars qui va faire sa déclaration pour son impôt sur la fortune, il va prendre le minimum mais si le lendemain matin, il va voir son banquier pour acheter un bateau et demande quels sont les taux d’intérêts et que le banquier lui demande ses garanties, il va prendre le chiffre haut. Il ne ment pas, mais il joue sur l’incertitude des chiffres, sur les définitions. Par exemple sur la définition de « Oil » : ça peut être aussi bien le « Regular oil » de Campbell à 66 millions de barils par jour ou au tout liquide à 85. Vous voyez, la fourchette, elle est grande. »


La France

« Il y a deux ans, ils disaient que c’était un problème d’investissement. Depuis, il y a eu les déclarations de Villepin, « nous sommes entrés dans l’ère de l’après-pétrole » tout en disant qu’il était contre les déclinologues. Que les gens qui parlent de déclin, ce sont des affreux. Moi, je suis désolé. La vie, c’est tout ce qui naît monte et redescend. Tout ce qui naît meurt. Toutes les civilisations comme la terre sont né va mourir. Dire que la théorie du pic est fausse est absurde. »

Les prévisions officielles

« Toutes les prévisions officielles, ce sont des souhaits. Ça n’a rien à voir avec la réalité. Par exemple, les taux de croissance, le « business as usual», on dit : « une croissance va continuer comme dans le passé, c’est-à-dire de l’ordre de 3 à 4%, mais une croissance continue est une croissance qui va à l’infini qui n’est pas possible dans une planète finie. Donc, on ne peut pas continuer comme ça. Par exemple, si on regarde les prévisions des Nations Unis sur la population, là aussi c’est des souhaits. On dit que tous les taux de fécondités vont se stabiliser vers 2,1. Les pays comme l’Italie qui sont à 1,2 vont remonter à 2,1. Ce sont de souhaits. Avec leurs prévisions, les pays les moins développés vont devenir moins féconds que les pays les plus développés. C’est une aberration. Ce sont les prévisions officielles. Il faut se méfier. Toute prévision officielle est un souhait. C’est un voeu politique. Ça n’a rien à voir avec les réalités. »

La Croissance

« Tous les patrons sont jugés sur la croissance de l’action. Tous les politiques sont jugés sur la croissance du PIB. C’est pour ça que les PIB sont manipulés comme les inflations. Le PIB américain est manipulé par un facteur hédonique où ils ajoutent des centaines de milliards de dollars  grâce à l’informatique. Ils disent : si aujourd’hui j’ai un ordinateur deux fois plus puissants que l’année dernière, je suis plus deux fois plus efficace donc si je dépensais 100 l’année dernière, maintenant je dépense 200. De plus, le PIB, ce n’est pas la richesse, c’est les dépenses. Plus il y a des guerres, plus il y a du SIDA, plus il y a de la drogue, plus le PIB augmente. Parce que le PIB n’a rien à voir avec le bonheur des citoyens. Donc tous nos indicateurs sont mauvais, toutes les prévisions sont des vœux, et c’est là-dessus que l’on construit le futur. »
Jean Laherrère


Entretien réalisé par Emmanuel Broto pour le site terredebrut.org.
 

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