Relation entre stocks OCDE, production et consommation mondiale et production OPEP et prix du baril (première partie)

Publié le par makhnovitch

Je commence une analyse en plusieurs volets sur les relations entre les stocks commerciaux de l'OCDE, pris dans leur globalité dans cette étude, la production mondiale et la consommation mondiale de pétrole tout liquide, la production de l'OPEP et enfin le prix du baril.

Tous ces éléments entretiennent des relations entre eux et sont des variables du système d'approvisionnement en pétrole dans le monde.

Pour cela, j'ai pris le fichier 3a du Short Term Energy Outlook d'octobre 2007. J'ai choisi de télécharger le fichier entre 1993 et 2008 avec des durées mensuelles.

Le travail de cette étude est basé presque exclusivement sur ce fichier. Dans un article précédent, j'ai démontré que l'USEIA était un piètre prévisionniste dans ses rapports du "Short Term Energy Outlook" (STEO). Cependant, on pouvait aussi voir que l'on retrouvait une certains stabilité des données de production trois mois en arrière par rapport à la date de publication du STEO. Aussi, je considère donc les données au passé du STEO comme à peu près fiable pour établir cette étude. Il est certain que si je voulait refaire la même étude à partir des données de l'AIE, qui n'est consultable que sur les rapports mensuels en pdf, l'aggrégation des données me prendrait plusieurs jours avant d'entamer l'étude.

Dans le fichier 3a, on trouve les données de production mondiale, de la production de pétrole brut de l'OPEP, de la consommation mondiale et des stocks commerciaux de l'OCDE. Cela permet facilement de les mettre en relation. C'est ce que j'ai fait. Je pense avoir trouvé quelques éléments de réflexion troublants qui mettent en perspective  les variables du système  d'approvisionnement en pétrole dans le monde entre ses principaux acteurs, notamment  l'OPEP et l'OCDE.  L'OPEP produit  40% de la production mondiale et exporte les trois quarts du pétrole dans le monde. L'OCDE consomme plus de 60% du pétrole dans le monde et requiert un importation équivalente à la production totale de l'OPEP. C'est à dire que 40% de la production mondiale de pétrole, produite en dehors de l'OCDE, est importé au sein de l'OCDE.

Evidemment, il y a d'autres acteurs comme la Russie, en tant qu'exportateur majeur, et la Chine, en tant qu'importateur majeur. Mais la grande différence avec les deux autres acteurs, l'OPEP et l'OCDE, vient du fait que ces deux derniers ont des possibilités d'action sur le marché par leur élasticité.

Pour l'OPEP, sa capacité à agir sur le marché vient de sa capacité supplémentaire de production, qu'elle peut utiliser pour faire face à des ruptures soudaines d'approvisionnements dans le monde. Elle peut aussi baisser son niveau de production pour éviter une chute trop importante des prix mondiaux en cas de surproduction.

L'OCDE est la seule entité qui possède en grande quantité des stocks commerciaux et stratégiques lui permettant de s'adapter aux variations entre l'approvisionnement et la demande intérieure. Aussi, les stocks de l'OCDE joue le rôle d'amortisseur des variations  d'approvisionnements mondiales qui permet d'éviter des pénuries réelles à court terme et laisse le temps à l'OPEP de réguler le marché, notamment d'augmenter sa production quand les stocks baissent trop.

Ce sont donc bien ces deux entités qui régulent le marché pétrolier mondial. Les autres n'ont que très peu de possibilités d'action réelle et sont plutôt "participantes". De plus, les deux grandes places où se négocient les contrats sur le pétrole, et qui donnent le ton sur les prix mondiaux sont New York et Londres, deux places financières au sein de l'OCDE.

Après ces préliminaires, engageons l'étude.

Commençons par les stocks commerciaux de l'OCDE. L'OCDE possède deux types de stocks : les stocks commerciaux détenus par les industriels pour faire tourner le système, et les stocks stratégiques détenus par les gouvernements et qui dorment dans des containers en cas de rupture grave des importations de pétrole. Nous allons laisser de côté les stocks stratégiques dans cette étude. Ils sont actuellement de 1515 million de barils et détenus à 67% par quatre pays : les USA, le Japon, l'Allemagne et la France.

Les stocks commerciaux se retrouvent dans toute la chaine de distribution du système : Avant les raffineries sous forme de pétrole brut, après les raffineries sous forme de produits pétroliers divers (essence, gasoil, fioul, kérosène, etc...) dans les containers au bout des pipelines jusque dans les containers juste avant les livraisons de détail, etc...

Les stocks commerciaux varient de manière assez importante au cours du temps comme vous pouvez le voir sur le graphique suivant. Il existe un niveau minimal des stocks commerciaux en dessous duquel des pénuries commencent à apparaitre dans le système d'approvisionnement, c'est ce qu'on appelle en anglais le Minumum Operating Level (MOL). Le problème est que personne ne publie les MOL, et donc que l'on en a qu'une vague idée. Les américains ont bien publié un rapport sur les MOL des différentes catégories de produits pétroliers au sein des USA mais celui-ci date de 2004 et ces chiffres restent très théoriques.

Par contre, ce que l'on connait, ce sont les niveaux minimums auquel sont descendus les stocks dans le passé. Etant donné que la consommation augmente au cours du temps, on peut penser que le MOL augmente au cours du temps du fait de l'accroissement de complexité de système. Donc, les niveaux minimums expérimentés auparavant sont peut-être moins fréquentables aujourd'hui.

Dans le graphique ci dessous, je montre l'évolution des stocks commerciaux de l'OCDE entre janvier 1994 et décembre 2008. La partie entre septembre 2007 et décembre 2008 est une prévision de l'USEIA et doit donc être considéré comme tel, c'est-à-dire pas tellement fiable et sûrement plutôt optimiste.

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La première remarque est que la courbe de tendance linéaire de la courbe est pratiquement horizontale très proche de 2600 million de barils. Par conséquent, la valeur moyenne des stocks depuis 15 ans reste assez stable.

Mais cela n'empêche pas des variations parfois importantes des stocks. Ainsi, le plus haut niveau des stocks depuis 1994 a été observé en août 1998 à 2797 million de barils (mb). Le plus bas niveau s'est produit en février 2003 à 2354 million de barils (mb). La différence entre ces deux extrêmes est de 443 million de barils (mb). Si l'on considère que le niveau moyen, 2600 million de barils est égale à 100%, alors les stocks ont varié entre 90,5% et 107,5% par rapport au niveau moyen ces 15 dernières années. 

Ensuite, on peut remarquer que, dès que les stocks sortent de la tranche située entre 2500 et 2700 million de barils (mb), ils y reviennent vite. Ils sont sortis franchement 6 fois depuis 1994 de cette tranche.

La première fois est en janvier 1996. Le niveau de stocks passe franchement en dessous de 2500 mb et tombent à 2371 mb en mars 1996. C'est le deuxième niveau le plus bas en 15 ans. Mais les stocks vont ensuite remonter rapidement et dépasser le niveau de 2500 mb en août 1996. Aussi, les stocks seront restés 7 mois en dessous de 2500 mb.

La seconde fois est en mai 1998 jusqu'en janvier 1999. Mais cette fois, c'est un dépassement du niveau de 2700 mb. La raison vient de l'augmentation de la production de l'OPEP au moment où la crise financière s'abat sur l'Asie. Ce dépassement est le plus long en temps. C'est aussi là que le record de niveau des stocks va être atteint en août 1998.

La troisième fois est en décembre 1999. Ce mois là enregistre la plus forte chute en un mois des stocks commerciaux de l'OCDE en 15 ans : 153 mb entre novembre et décembre 1999, ce qui représente un vidage des stocks à une vitesse de  5 million de barils par jour durant le mois de décembre 1999! La raison semble être une consommation qui a explosé en décembre 1999. Je pense que c'est la peur du chaos dans le passage à l'an 2000. Après cette chute brutale, le plus bas niveau sera enregistré en avril 2000 à 2419 mb. Puis la remontée sera très rapide et dépassera les 2500 mb en juillet 2000. Aussi, la passage en dessous de 2500 mb n'aura duré que 6 mois.

La quatrième fois, le niveau passe en dessous de 2500 mb en décembre 2002 et repassera cette barre en mai 2003. La descente durera 5 mois. Mais c'est au cours de celle-ci que l'on va enregistrer le plus bas niveau des stocks à 2354 mb en février 2003.

La cinquième fois est très courte et dure trois mois de février 2004 à avril 2004. le niveau passe encore une fois en dessous de 2500 et descend à 2460 mb en mars 2004.

Enfin, la sixième fois, les stocks passent la barre des 2700 mb en juillet 2006 pour atteindre 2760 mb en octobre 2006, deuxième record après celui de août 1998. Mais il redescend vite en dessous de 2700 dès novembre 2006. Ce dépassement aura duré 5 mois.

En moyenne, les stocks commerciaux de l'OCDE sortent du cadre entre 2500 et 2700 mb pendant 6 mois. A chaque fois, on peut voir que les stocks reviennent très vite vers la moyenne 2600 mb. En tout, les stocks sont sortis 35 mois sur les 166 mois entre janvier 1994 et octobre 2007, ce qui fait 21% du temps. On retrouve encore cette loi des 80-20, la fameuse loi de Pareto.

La conclusion de cette première analyse est que les stocks sont considérés comme évoluant dans une tranche normal entre 2500 et 2700 mb. En dehors de cette tranche, il semble que des fortes actions du marché soient menées pour ramener le niveau des stocks dans la tranche normale et ces actions sont rapides. Dans les quatre cas d'un passage en dessous de 2500 mb, on observe que le déclin dure entre deux et trois mois et que la remontée dure aussi entre deux et quatre mois. A chaque fois, la remontée est très forte. Pour les passages en dessus de 2700 mb, la première fois dure le plus longtemps en 1998, 9 mois, et reste autour de 2700 mb toute l'année 1999 jusqu'en août 1999 pour commencer à décliner jusqu'à 2600 mb en novembre 1999 puis 2448 mb en décembre 1999. En 2006, on observe un déclin tout aussi rapide après la croissance des stocks au dessus de 2700 mb.

Par conséquent, on peut considérer que le marché pétrolier mondial considère que les stocks commerciaux de l'OCDE entrent en zone de pénurie quand ils passent en dessous de 2500 mb et se trouvent en zone de surplus, et donc provoquent des possibilités de chute des prix, quand ils dépassent les 2700mb.

Pour la zone de pénurie, On peut dire que la zone jusqu'à 2400 mb ne semble pas particulièrement dangeureuse. Par contre, les stocks ne sont passés en dessous de 2400 mb que deux fois et à chaque fois pendant un seul mois : en mars 1996 et février 2003. Il est donc surement considéré comme une zone dangereuse dont il faut sortir rapidement. Il est donc probable que le Niveau Minimum des stocks (le MOL) se trouvent quelque part  en dessous de 2350 mb. A combien? 2300? 2200? moins?

Pour l'instant, on n'en est pas encore là. mais il y a une chose qui est certaine. C'est que la nervosité des marchés et donc les prix devraient augmenter fortement quand les stocks vont passer en dessous de 2500 mb durant cet hiver. Ce sera alors la septième sortie de la tranche normale depuis 1994. Ensuite,  l'OPEP a trois mois pour réagir et les stocks doivent repasser la barre des 2500 mb trois mois plus tard. C'est le scénario qui est normalement attendu en fonction de ce qu'il s'est produit dans le passé récent. Mais si l'OPEP ne peut réagir pour faire remonter les stocks, ce doit être les prix qui doivent prendre le relais en provoquant une baisse de la demande permettant de repasser en dessous du niveau de production.

Par conséquent, on peut penser qu'il va y avoir plusieurs phases dans le processus en cours, la première tient à la descente des stocks depuis juillet jusqu'au niveau moyen de 2600 mb en octobre 2007. Depuis début novembre 2007, nous sommes entrés dans la seconde phase entre 2500 et 2600 mb. Les stocks vont continuer à baisser mais comme la hausse des prix commence
aussi à agir sur la consommation, il y a une grande incertitude sur l'évolution prochaine des stocks. La troisième phase commencera quand les stocks passeront en dessous des 2500 mb. On devrait assister alors à une certaine hystérie de la part des responsables de l'OCDE à ce moment là et la pression sur l'OPEP sera maximum. Les prix vont s'envoler et vont évoluer en fonction des stocks. Il y a des chances que ceux-ci restent à des niveaux assez bas, voire vont continuer à baisser malgré la hausse des prix. La troisième phase peut commencer dès janvier ou février 2008. Les phases suivantes sont difficiles à prévoir car il y a trop de paramètres.  

La suite de l'étude au prochain numéro.

Manu Broto.


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Saratoga Elensar 20/11/2007 10:56

BonjourMerci pour votre point de vue concernant la production nette et les exportations. C'est un peu plus clair pour moi que le différentiel production Brute/nette est bien comptabilisé dans la consommation intérieure nationale.En ce qui concerne justement les prévisions de consommation intérieure des pays producteurs nous verrons bien dans le futur si ces prévisions ne sont pas trop optimistes en ne prenant pas assez en considération la baisse future de la production nette.Article vraiment très très intéressant sur les stocks par ailleurs. 

makhnovitch 20/11/2007 12:25

Très bien si je vous ai éclairé.

boris 19/11/2007 12:24

A propos de "maximiser les profits", je découvre cette cynique page : http://www.publications-agora.com/referer?place=c&id_prod=M061&type_pub=X&groupe=LC&date=20071119"PROFITEZ DU PROCHAIN CHOC MAJEUR"

makhnovitch 19/11/2007 17:32

Vraiment dégueulasse.

Charles 19/11/2007 09:37

Encore merci pour un super article !

Saratoga Elensar 18/11/2007 12:03

BonjourJ'essaye en ce moment d'analyser l'impact de deux données sur l'approvisionnement de nos pays importateurs.La production NETTE de pétrole et les Exportations.La production nette de pétrole implique un niveau de déplétion plus rapide que la production brute de pétrole car l'énergie nécessaire à l'extraction deviendra de plus en plus importante. Il faudra donc utiliser plus de barrils demain pour mettre sur le marché une quantité équivalente de pétrole à aujourd'hui. De meme, une hausse de consommation de pétrole dans les pays producteurs et une volonté de préservation d'une partie de leur production s'ajoutent à l'effet de déplétion, ce qui a pour conséquence de réduire la quantité d'exportations. Je voudrais avoir donc votre avis sur la question de la production nette, et ce que l'on peut attendre à ce niveau pour les prévisions de pétrole disponible sur le marché .Là est un graphe de TOD avec les données de BP et ASPO sur les exportationsLien Mais je me demande si ce graphe prend assez en considération le facteur de production nette. Car j'ai l'impression que les graphes qui montrent les niveaux d'exportations fondent leur prévisions essentiellement sur une soustraction : Production brute - consommation intérieure du pays producteur = exportations ...en négligeant le facteur de production nette ou en le surévaluant.Qu'est ce que cela peut donner si l'on conjugue ces 2 données dans la quantité de pétrole qui sera disponible sur le marché à l'avenir ?

makhnovitch 19/11/2007 17:22

Bonjour,La question des exportations est évidemment une question cruciale qui a été assez bien documenté par TOD, par Koppelaar et d'autres. L'export land Model montre bien que le déclin des exportations d'un producteur est plus rapide que sa déplétion par l'effet de hausse de sa consommation surtout ces dernières années du fait de la hausse des prix provoquant une croissance économique forte chez les exportateurs. C'est ce que vous dites. La production nette est encore un autre facteur aggravant en effet. le problème est que nous n'avons aucune information sur la production nette, correspondant à la quantité de prod disponible après soustraction de ce qui nécessaire à l'industrie pétrolière.  la production nette diminue plus vite que la production brut du fait de la necessité d'utiliser plus d'énergie pour extraire le pétrole se trouvant plus profond, plus loin, plus lourd, dans des gisements plus petits, etc...Cependant, dans la consommation intérieure des pays exportateurs, on trouve la partie utilisée par l'industrie pétrolière. Aussi, le pétrole exporté représente toujours une fraction de la production nette, dont l'autre fraction sert à alimenter la consommation intérieure. Aussi, la croissance de la demande intérieure des pays exportateurs est alimenté pour partie par la consommation intérieure et par la croissance de la consommation de l'industrie pétrolière mais les chiffres ne sont pas disponibles. Aussi, la quantité d'exportations intègre déjà la production nette. Par contre, côté importateurs, si ils produisent, l'approvisionnement net sera égale aux exportations + la part de production domestique nette. Pour eux, ils vont subir la baisse rapide des importations (provoquée par le déclin de production brut des exportateurs+la hausse de consommation domestique des exportateurs + la hausse de consommation de l'industrie pétrolière) et la baisse de la production nette domestique. Le déclin de l'approvisionnement des importateurs peut donc être beaucoup plus importants que le déclin brut mondial. J'ai prévu de parler de tout ceci avec les boucles de rétro-action positive géopolitiques (article de Jeff Vail sur TOD) pour montrer que les courbes de production brut ne sont que la partie émergée d'un processus  complexe générateur de chaos, non-linéaire et avec des processus exponentiels. Les pays importateurs sont particulièrement exposés à ces effets et notamment l'OCDE. C'est pourquoi il n'est pas impossible d'imaginer des baisses considérables d'approvisionnements de l'OCDE d'ici 2020 (division par deux ou par trois). Emmanuel.

boris 17/11/2007 14:37

Bonjour,Je me pose la même question que Philippe, quelle relation observons nous entre le prix du baril et le niveau des stocks, notamment les 6 pics détaillés ci-dessus.A la manière de Jean-Marc Jancovici sur son site manicore http://www.manicore.com/documentation/petrole.html.Il observe une corrélation entre taux de chomage et croissance OCDE et le prix du baril avec un "temps de réaction" de 3 ans.